Les clés du Moyen-Orient:Emergence et enracinement de l’Etat islamique (2/3)

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Les clés du Moyen-Orient;Emergence et enracinement de l’Etat islamique (3/3)

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Emergence et enracinement de l’Etat islamique (3/3)
Article publié le 20/06/2017

Par Matthieu Saab


Lire les parties 1 et 2 :
Emergence et enracinement de l’Etat islamique (1/3)
Emergence et enracinement de l’Etat islamique (2/3)

L’EI et les Iraniens

Sur le champ de bataille irakien, l’EI a subi de violents revers en mai-juin 2017 à Mossoul, en grande partie grâce à l’intervention des Gardiens de la Révolution iraniens. L’attentat terroriste du 7 juin qui a endeuillé Téhéran et qui a été revendiqué par l’EI, exprime sans doute la défaite du mouvement terroriste en Irak. Les terroristes s’en sont pris aux deux symboles de la Constitution iranienne : le principe islamique (la sépulture de Khomeiny) et le principe de la représentation populaire (le Parlement iranien). Il faut signaler que les élections présidentielles iraniennes du 19 mai 2017 ont permis au Président Hassan Rouhani d’être réélu avec 23 millions de voix, une participation du corps électoral de 74% et une victoire nette de 57% (1).

L’EI en Palestine

L’EI s’implante progressivement à Gaza depuis 2014, et ses partisans estiment qu’il faut créer un Etat islamique en Palestine dans le cadre d’un Califat. Ce projet existait déjà dans les Hadiths du Prophète qui sont très lus dans les communautés musulmanes pauvres dont Gaza fait partie (2).

Un grand nombre de Palestiniens membres de l’EI à Gaza a été attiré par le terrorisme islamiste à cause de la pauvreté et de l’occupation israélienne. En effet, Gaza constitue un incubateur parfait pour l’islamisme radical. Des années de guerre, de sièges, de gouvernements palestiniens laxistes et extrémistes ont favorisé l’expansion de l’EI à Gaza. Le chômage dans cette ville atteint les 60% alors que 40% de la population ont des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. L’eau, l’électricité, les soins médicaux, le système de gestion des ressources hydrauliques, les transports en commun ne sont pas développés, ce qui encourage le fanatisme d’une population qui ne fait plus confiance au Hamas.
En 2015, une milice appelée la « Brigade Omar Hadid » a été créée par l’EI à Gaza. Elle représente actuellement 3,000 combattants dont la majorité appartenait au Hamas. Ce mouvement critique les dirigeants du Hamas qui n’ont pas réussi à tenir la dragée haute aux Israéliens et refuse d’envisager une trêve de 10 ans avec l’Etat juif comme le souhaitent certains membres du Hamas. En mai 2015, le mouvement de Omar Hadid a assassiné Saber Siam, un commandant du Hamas qui s’opposait à l’EI. Les représentants de l’organisation à Gaza estiment que le Hamas a échoué dans son projet de destruction de l’Etat d’Israël depuis sa prise de pouvoir en 2007. Un autre mouvement palestinien extrémiste, Ansar Bayt al-Makdis, est implanté près de la péninsule du Sinaï depuis 2012. Les fondateurs de la branche égyptienne de l’EI ont aidé les Palestiniens à organiser la branche palestinienne du mouvement à Gaza.

Les Palestiniens de l’EI ont recours aux hymnes du mouvement, à l’utilisation du drapeau noir et ont prêté serment d’allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi. Ces Palestiniens n’ont reçu aucune aide financière ou matérielle de l’EI étant donné que al-Baghdadi limite le financement des mouvements partisans étrangers. D’autres mouvements représentants l’EI au Nigéria, au Liban, en Libye et en Egypte se sont développés sans recevoir aucune aide financière ou matérielle de Baghdadi (3).

L’EI et Israël

L’affaiblissement de Bachar al-Assad en Syrie depuis le déclenchement de la guerre civile en 2011 réduit notablement les capacités du régime syrien à s’opposer à Israël. Or, l’émergence de l’EI en tant que mouvement international qui domine un large territoire au Proche-Orient pourrait déboucher sur un conflit militaire avec l’armée israélienne, notamment sur les hauteurs du Golan. Il est cependant peu probable que l’armée israélienne soit tenue en échec par l’EI, mais le mouvement terroriste pourrait avoir recours à des attaques suicides à l’intérieur du territoire israélien pour déstabiliser l’Etat hébreu et imposer la fuite de sa population (4).

Sur le front égyptien, le renversement du pouvoir des Frères musulmans en Egypte a renforcé la protection d’Israël sur sa frontière Sud alors qu’Egyptiens et Israéliens ont un intérêt commun : la lutte contre l’EI et contre le fondamentalisme djihadiste. Dans ces conditions, un renforcement de l’EI sur le territoire égyptien aurait pour effet de rapprocher les Egyptiens de l’Etat juif.

Au final, le dilemme pour Israël est de savoir s’il faut en priorité s’opposer à l’EI ou faire la paix avec les Palestiniens.

L’EI en Libye

Les forces armées libyennes secondées par l’aviation américaine et les forces spéciales occidentales ont remporté une éclatante victoire contre l’EI dans la cité libyenne de Syrte. Ailleurs dans le pays, les forces libyennes ont repoussé les combattants de l’EI à Derna, à Benghazi, à Tripoli et à Sabratha près de la frontière tunisienne. Cependant, les défaites militaires de l’EI recèlent de nouveaux dangers (5).

Ainsi, l’EI peut reconstituer une partie de ses forces dans d’autres zones géographiques, notamment dans le désert au Sud de Syrte. Le mouvement est également présent à l’Ouest dans la ville de Sabratha qui constitue une plaque tournante pour les djihadistes tunisiens. Ainsi, les cellules dormantes de l’EI peuvent toujours déstabiliser la capitale Tripoli et sa banlieue.

La Libye constitue ainsi un fief pour les djihadistes de l’EI, d’al-Qaïda ou pour tout autre mouvement djihadiste. Les conditions pour développer ces mouvements extrémistes sont réunies, notamment une longue tradition de djihadisme, une crise économique générale, un vide de pouvoir et un affaiblissement des communautés religieuses et politiques conventionnelles. Toutes ces raisons pourraient conduire à une explosion de la violence. Le réseau et les infrastructures des groupes djihadistes actuels pourraient provoquer de nouvelles mutations alors que de l’EI a éliminé ses adversaires du mouvement Ansar al-Charia à Benghazi, Sabratha et Syrte (6).

L’EI a prospéré, s’est étendu depuis la mi-2014 et s’est impliqué dans le conflit entre les deux camps du pays : la coalition de Down, soutenue par le Qatar et la Turquie et qui rassemble les conservateurs, les Frères musulmans, les berbères et d’autres mouvements armés comme Ansar al-Sharia (7). Les diplomates occidentaux ont espéré que la guerre contre l’EI pourrait leur servir de tremplin afin de trouver une unité politique en Libye : c’est l’opposé qui s’est produit. En effet, les campagnes contre l’EI ont été menées par des troupes indisciplinées et désespérées, qui agissent sans l’apport d’une autorité centrale. Il en va ainsi dans la ville de Mistrata où les forces armées qui se sont opposées victorieusement à l’EI sont rattachées assez faiblement au gouvernement National intérimaire libyen (GNA) de Tripoli. Après la défaite de l’EI, la ville de Syrte doit panser ses plaies, réconcilier ses habitants et reconstruire la ville. Certaines tribus de Syrte comme les Qadhadhafa et les Warfalla considèrent que la victoire de Misrata est pour eux un échec.

Ailleurs en Libye, il y a des conflits latents. Ainsi, à Benghazi, l’Armée nationale libyenne (LNA) de Hifter a affaibli l’EI et d’autres groupes djihadistes au prix d’un démembrement du tissu social. Dans ces conditions, les islamistes évincés pourraient continuer le combat en faisant appel au terrorisme à l’intérieur de la ville de Benghazi. Plus à l’Est, les forces de Hifter consolident le siège de Derna et accusent les islamistes qui s’y trouvent d’appartenir à al-Qaïda. Plus menaçant est le fait que la campagne contre l’EI a encouragé Hifter à rechercher la domination nationale qui pourrait conduire à une reprise des hostilités dans la capitale, Tripoli. Le risque d’un conflit renouvelé ne laissera pas les Américains insensibles alors que leur soutien militaire a permis de vaincre partiellement l’EI en Libye (8).

L’EI en Egypte

A la suite de l’attentat de décembre 2016 contre les fidèles chrétiens au Caire qui a provoqué la mort de 44 personnes, l’Etat islamique a organisé en avril 2017 deux attentats dans la ville de Tanta et à Alexandrie, qui ont frappé deux églises coptes. Depuis des mois, l’EI cherche à importer une tactique sectaire qu’il utilise en Irak afin de déstabiliser cette région et d’y provoquer la disparition des populations minoritaires.

L’EI souhaite que la déstabilisation de l’Egypte par des attentats sectaires soit la première étape pouvant conduire à l’effritement du pays. Le mouvement terroriste estime que les chrétiens en Egypte sont des polythéistes alliés de l’Occident qui doivent être tués ou chassés. Pour l’EI, la situation des chrétiens d’Egypte est similaire à celle des chiites en Irak : les deux communautés doivent être disséminées (9).

En attendant, et même si l’EI n’enregistre pas de succès définitifs en Egypte, la communauté chrétienne de ce pays est dévastée. Alors que la population égyptienne dans son ensemble rejette le mouvement terroriste, al-Harmasy, l’idéologue de l’EI estime qu’un conflit sectaire entre les différentes communautés religieuses en Egypte a été attisé par les islamistes depuis des décennies et que le gouvernement central égyptien y a contribué. Cependant en Egypte, la loi limite la construction d’Eglises, et ne poursuit pas les personnes auteurs de discriminations et d’actes violents à l’encontre des minorités religieuses auxquelles s’attaquent les islamistes. Dans ces conditions, on peut considérer que le terrain est fertile en Egypte afin d’y imposer les idées radicales des islamistes (10).

L’EI au Pakistan

L’EI a émergé au Pakistan en 2014 en diffusant des graffiti et de la propagande dans les rues de Peshawar, Karachi et dans la zone connue sous le nom de Région tribale fédérale administrative (FATA) au Nord-Ouest du Pakistan qui rassemble sept tribus et qui est une zone semi-autonome ayant des frontières avec l’Afghanistan à l’Ouest sur la « ligne Durant », avec le Khyber-Pakhtunkhwa au Nord et à l’Est, et avec le Baloutchistan au Sud. En novembre 2014, le gouverneur de la province du Baloutchistan estimait que l’Etat islamique a recruté plus de 12,000 partisans dans les régions tribales de Hangu et Kurram. Le gouverneur recommandait que des mesures préventives soient prises afin de stopper le développement de l’EI. Sa déclaration ne fut pas suivie d’effet, et les attentats terroristes au Pakistan se sont développés depuis le 30 janvier 2015 (date de l’attaque dans une mosquée chiite située dans le district de Sind ayant provoqué la mort de 60 personnes (11)), revendiqués par des groupes qui ont prêté allégeance à l’EI ou appartenant directement au mouvement terroriste. On peut citer également l’attaque près de l’hôpital civil de Quetta le 8 août 2016 ayant fait 70 morts.

Le gouvernement a adopté le Plan national de lutte contre le terrorisme (NAP) en décembre 2014, qui a permis l’arrestation du dirigeant de l’EI au Pakistan Yousaf al-Salafi. Par la suite, une campagne nationale, Zarb-e-Azb, s’est développée mais n’a pas entrainé de victoires éclatantes contre le terrorisme islamiste. Tous les secteurs de l’Etat (les médias, les services de renseignements, les tribunaux, les partis d’opposition et l’armée elle-même) ont ainsi reproché au gouvernement la poursuite timide de la NAP à laquelle ils reprochent la faiblesse et le manque de résultats (12).

Le sud et le sud-est asiatique

Le sud et le sud-est asiatique regroupent la majorité des musulmans dans le monde. Dans ces pays, l’EI veut recruter des combattants pour faire le djihad, notamment au Bengladesh, en Indonésie, en Malaisie et aux Philippines. Ces pays ont des frontières poreuses et se caractérisent pas un relâchement des contrôles douaniers (Singapour est une exception dans ce domaine). Plusieurs de ces pays sont minés par le chômage des jeunes. Ainsi, si le Bengladesh et l’Indonésie ont des résultats économiques concluants depuis 10 ans, ils doivent faire face à un chômage endémique. Cette situation convient à l’EI d’autant plus que durant les dernières années, plus de 1,000 ressortissants (13) des pays de cette région (principalement des Malaisiens et des Indonésiens) se sont rendus dans des territoires contrôlés par l’EI au Moyen-Orient afin d’assimiler les dernières techniques du djihad international, et seraient retournés dans leur pays d’origine (14).

D’autre part, il faut signaler que l’EI a créé une brigade djihadiste en Syrie composée de combattants venus d’Indonésie, de Malaisie et des pays avoisinants et qui participent aux combats en Syrie. Cette brigade a diffusé sur les réseaux sociaux l’entrainement militaire auquel se soumettent des enfants d’Asie du sud-est dans les territoires contrôlés par l’EI. Des ressortissants de ces pays basés à Raqqa ont d’autre part organisé un attentat à Jakarta le 14 janvier 2016, tuant 8 personnes et blessant 23 autres, ce qui prouve leur engagement djihadiste et laisse prévoir leur expansion dans leurs pays d’origine.

Les réseaux sociaux de l’EI sont de plus en plus destinés au public du sud et du sud-est asiatique comme le Bengladesh, l’Indonésie, les Philippines, la Thaïlande, Myanmar et la Malaisie, pays connus pour l’utilisation intensive des réseaux sociaux par leurs ressortissants. Durant les deux dernières années, les réseaux sociaux de l’EI ont diffusé des informations d’une extrême brutalité et violence encourageant les citoyens du sud-est asiatique à se rebeller contre leurs hommes politiques modérés et contre leurs dignitaires religieux qui condamnent le terrorisme djihadiste.

Notes :

(1) Michael Axworthy « The Tehran Attack Makes It Clear : We’re on the Same Side as Iran Against ISIS », The Guardian, le 8 juin 2017 https://www.theguardian.com/commentisfree/2017/jun/08/tehran-attack-isis-iran-west-shia-ally
(2) Sami Moubayed, « Hamas Powerless as ISIS Gains Ground in Palestine », Asia Times, le 11 janvier 2017 http://www.atimes.com/article/hamas-powerless-isis-gains-ground-palestine/
(3) Ibid.
(4) Ronald Tiersky, « ISIS : What Does It Mean for Israel ? », Huffington Post http://www.huffingtonpost.com/ronald-tiersky/isis-what-does-it-mean-fo_b_5489756.html
(5) Frederic Wehrey, Wolfram Lacher, « Libya After ISIS », Carnegie Endowment for International Peace, le 22 février 2017 http://carnegieendowment.org/2017/02/22/libya-after-isis-pub-68096
(6) Ibid.
(7) Rebecca Murray, « Libya : A Tale of Two Governments », Al-Jazeera, le 4 avril 2015 http://www.aljazeera.com/news/2015/04/libya-tale-governments-150404075631141.html
(8) Ibid.
(9) Mokhtar Awad, « Why ISIS Declared War on Egypt’s Christians », The Atlantic, le 9 avril 2017 https://www.theatlantic.com/international/archive/2017/04/why-isis-declared-war-on-egypts-christians/522453/
(10) Ibid.
(11) Hammal Kashani, « Is Pakistan Ready to Counter ISIS ? », The Diplomat, le 15 février 2017 http://thediplomat.com/2017/02/is-pakistan-ready-to-counter-isis/
(12) Ibid.
(13) Néanmoins, l’implantation de l’EI dans cette région est limitée si l’on tient compte du fait qu’il y a 240 millions de musulmans dans le sud-est asiatique et environ 140 millions au Bengladesh. Comme nous l’avons déjà indiqué, un millier de personnes ressortissant de ces pays se sont rendus dans les territoires contrôlés par l’EI. Ils sont plus de 7,000 en Tunisie (pour une population de 11 millions

Les clés du Moyen-Orient:La rénovation du Saint-Sépulcre : la fin d’un long processus de négociation entre les Eglises, entretien avec Marie-Armelle Beaulieu

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La rénovation du Saint-Sépulcre : la fin d’un long processus de négociation entre les Eglises, entretien avec Marie-Armelle Beaulieu
Article publié le 22/06/2017

Par Ines Gil


Après neuf mois de travail, les travaux de rénovation de la pierre recouvrant le sépulcre du Christ, à Jérusalem, ont pris fin. Le 22 mars dernier, une célébration œcuménique était organisée au Saint-Sépulcre pour commémorer l’événement. Un épisode inédit car voilà plusieurs décennies que le tombeau du Christ nécessitait des rénovations, et les Eglises copropriétaires du Saint Sépulcre ne s’entendaient pas sur les termes des travaux. Evénement majeur, cette rénovation met en évidence l’organisation complexe du Saint-Sépulcre et son histoire, qui s’ancre dans les relations entre les Eglises, mais aussi sur l’évolution tumultueuse de la ville de Jérusalem. Durant les travaux sur l’édicule (1), les scientifiques ont mis à jour le marbre qui constituerait le lit de Jésus Christ après sa mort selon la tradition chrétienne, un événement qui a lieu pour la troisième fois uniquement dans l’Histoire.
Marie-Armelle Beaulieu, Rédactrice en chef du magazine Terre Sainte, basé à Jérusalem, a été une des rares à observer le tombeau originel. Un retour sur la situation du Saint-Sépulcre s’impose, avec son éclairage.

Le tombeau du Christ, cœur du Saint-Sépulcre

Aux origines du Saint-Sépulcre, on trouve l’emplacement probable du tombeau du Christ. Dans la tradition chrétienne, Jésus Christ a été crucifié sur la colline du Golgotha puis enterré dans une tombe construite dans un jardin environnant en 30 ou 33 après J-C. Après trois jours, il aurait ressuscité d’entre les morts. En 324, à la demande de Constantin, converti depuis peu au christianisme, Macaire, l’évêque de Jérusalem, part à la recherche du tombeau du Christ. Après avoir détruit des bâtiments païens, il serait tombé sur la « grotte la plus sainte de toutes » (2) à côté du sommet du Golgotha. Des bâtiments sont érigés sur ces deux lieux sacrés, et inaugurés en 335. Ils viennent entourer le lieu le plus important de la tradition chrétienne jusqu’à nos jours. Mis à feu durant le pillage et la destruction de Jérusalem en 614, le Saint-Sépulcre est ensuite détruit par Al-Hakim bi-Amr Allah, calife fâtimide d’Egypte, en 1009 après J-C. Il est reconstruit dans un style simplifié, quelques années plus tard. Après la conquête de la ville sainte par les croisés, le Saint-Sépulcre traverse un siècle sous leur royaume. Suite à une période calme, Jérusalem passe sous domination turque, pendant laquelle l’édicule est détruit par un incendie (3) ; il est reconstruit en 1810. A la chute de l’Empire ottoman, la ville sainte tombe sous contrôle britannique, puis jordanien à partir de 1948. Depuis la conquête de Jérusalem Est et donc de la vieille ville par l’armée israélienne en 1967, c’est Israël qui a autorité sur la partie de la ville abritant le Saint-Sépulcre.

Cependant, « Rien ne permet d’affirmer catégoriquement que nous sommes devant le tombeau de Jésus », nous affirme Marie-Armelle Beaulieu. Les travaux de rénovations auraient pu constituer une occasion de réaliser des recherches, comme pour le tombeau de Saint Pierre, découvert sous la basilique Saint Pierre – au Vatican – en 1950. Mais « aucun archéologue ou historien n’a été convié », « ce n’était pas l’objectif des travaux » selon la Rédactrice en chef de Terre Sainte. La vérification du caractère historique des lieux relève d’enjeux politiques et économiques conséquents, étant donné l’importance théologique et politique du lieu pour les Eglises qui y cohabitent, mais aussi l’afflux de touristes qui s’y rendent chaque jour en masse.

La nécessité de rénover le bâtiment recouvrant le tombeau, appelé édicule (du latin aedicule), s’est imposée il y a plusieurs décennies déjà. « L’édicule a été construit à la va-vite en 1810, il n’était pas très solide », nous affirme Madame Beaulieu, « en 1927, les Britanniques demandent aux autorités religieuses d’intervenir. Avant leur départ de Palestine, ils saturent les poutres d’acier en attendant que les autorités prennent un accord ». Les autorités religieuses, qui gèrent le Saint-Sépulcre en copropriété, on mis 90 ans à trouver un accord pour rénover l’édicule.

Les difficultés de dialogue entre les Eglises, facteur de ralentissement des travaux de rénovation

Dans le Saint-Sépulcre, plusieurs copropriétaires doivent cohabiter : « la basilique est en copropriété avec espaces communs et privatifs » entre les Grecs orthodoxes, les Franciscains qui dépendent de l’Eglise catholique, les Arméniens, mais aussi les Syriaques orthodoxes, les Cooptes et les Ethiopiens. « Mais seuls les Orthodoxes, les Franciscains et les Arméniens possèdent des titres de copropriété dans les espaces privés », indique Madame Beaulieu, et « la restauration dépendait de ces trois Eglises majeures ». A noter que la copropriété est aussi partagée avec deux familles musulmanes, en charge d’ouvrir et de fermer les portes du Saint-Sépulcre, et l’autorité en place, soit Israël depuis 1967.

Les désaccords de ces trois Eglises ont retardé les travaux. Pour ces trois entités, la vie en commun dans le Saint-Sépulcre est parfois difficile. Ce lieu est l’objet de convoitise, de jeux de pouvoir et, « d’un amour jaloux », selon Madame Beaulieu. Les désaccords entre les propriétaires sont bien connus, puisque les batailles entre religieux au sein de la basilique sont régulièrement relatées. Batailles durant lesquelles ils en viennent parfois aux mains. Marie-Armelle Beaulieu nous explique les origines de ces dissensions : « elles ont lieu exactement deux fois par an, entre Grecs orthodoxes et Arméniens. Elles sont dues au règlement de copropriété. Il est basé sur une tradition de transmission orale entre les Eglises. On a commencé à parler de statu quo pour cette tradition orale en 1752 et l’Empire ottoman l’a confirmé en 1852 par un firman ottoman (4). Mais les traditions orales des Grecs orthodoxes et des Arméniens ne s’accordent pas deux fois par an. Ils organisent leurs prières au même moment, au même endroit, ce qui crée des dissensions. Mais le reste du temps, la répartition du temps et de l’espace fonctionne parfaitement ». Concernant l’édicule, ces trois Eglises ont mis du temps à s’entendre sur les modalités de restauration. Marie-Armelle Beaulieu nous précise les raisons de ces indécisions : « On restaure mais pourquoi ? L’édicule à l’identique en consolidant ce qui est fragile ou on construit quelque chose de neuf, qui correspond à une réalité moderne, le tourisme de masse ? Il y avait des opinions divergentes. Finalement, l’édicule est restauré comme à l’origine, sauf qu’il est propre. Il tient debout tout seul car consolidé partout où il pouvait l’être ».

90 ans pour trouver un accord, la lenteur de prise de décision peut paraître extrême. Mais le caractère exceptionnel du lieu implique de grands enjeux, et sa dimension religieuse le fait aussi sortir d’une certaine rationalité. Les négociations concernant la restauration du tombeau du Christ ne sont pas les plus longues observées à ce jour. « Pour restaurer l’Eglise de la nativité de Bethléem, les Eglises sont restées en négociations… pendant 200 ans », nous affirme Madame Beaulieu. Elles ont trouvé un accord il y a cinq ans.

Cette vie en commun doit prendre en compte chaque Eglise, avec sa hiérarchie. Les travaux du Saint-Sépulcre ont été réalisés par une équipe grecque, ce qui s’explique par le fait que l’édicule de 1810 avait déjà été confié à un Grec. En échange, d’autres travaux dans la basilique avaient été menés par des Italiens. Ces attributions de tâches selon les nationalités comportent une grande symbolique pour les Eglises.

Au cœur des travaux, le tombeau révélé

Marie-Armelle Beaulieu a été une des rares à pouvoir observer le rocher qui, dans la tradition chrétienne, constituerait le tombeau originel du Christ : « ce que j’ai vu est caché par les plaques de marbre de l’édifice actuel. Elle cache les états antérieurs de l’édicule, et ce qui reste du rocher de la grotte creusée originellement dans un pan de Jérusalem. J’ai vu ce rocher. Il a été découvert pendant 62 heures et il pourrait être le lit sur lequel a reposé le corps de Jésus ». Pour permettre aux pèlerins de se rendre au Saint-Sépulcre, les travaux de rénovation ont été réalisés de nuit. Arrivée au deux tiers des travaux, l’équipe de restaurateurs a dû atteindre la couche correspondant au tombeau de Jésus. L’édicule renferme en effet plusieurs couches qui sont venues se superposer au fil de l’Histoire. C’était seulement la troisième fois « dans l’Histoire qu’on a pu assister au déplacement de la dalle qui recouvre le lit funéraire de Jésus » (5), en 1555 puis en 1810.

Un dialogue qui s’améliore, malgré les difficultés de cohabitation et la situation politique complexe de Jérusalem

Pour Marie-Armelle Beaulieu, les Eglises entrent dans une phase de dialogue de plus en plus poussée : « Cela fait peu de temps qu’on apprend à s’aimer ». Elle considère que depuis l’instauration de Vatican II, le dialogue est plus ouvert entre les différentes Eglises, sous l’impulsion de Rome. Il est vrai que la restauration de l’édicule entre dans une dynamique de négociation. Il y a cinq ans, un accord sur la restauration de l’Eglise de la nativité à Bethléem a été trouvé, ce qui a potentiellement accéléré le début des travaux sur l’édicule. Par ailleurs, cette rénovation a montré que ses fondations nécessitaient aussi une restauration, et une seconde phase de discussion concernant de nouveaux travaux va s’ouvrir.

La gestion du Saint-Sépulcre est d’autant plus complexe que les six Eglises n’en sont pas les seules actrices. Le contrat de copropriété du Saint-Sépulcre est aussi partagé avec deux grandes familles musulmanes, qui détiennent les clés de l’Eglise, et Israël : « Donc, dans ce qui touche à la vie du Saint-Sépulcre, il y a d’abord les communautés chrétiennes, les familles musulmanes, et les autorités en place. De facto, dans Jérusalem aujourd’hui, l’autorité israélienne » explique Madame Beaulieu. Les familles musulmanes sont la famille Nusseibeh et la famille Joudeh. Les Joudeh possèdent la clé de la basilique, et les Nousseibeh en ouvrent la porte, et la referment le soir. Ce statut quo remonte au 13ème siècle après J-C. Une taxe était prélevée par ces familles pour chaque individu pénétrant dans le Saint-Sépulcre. Elle a pris fin pour les pèlerins en 1831, sous décision d’Ibrahim Pacha. Selon Madame Beaulieu, c’est cette taxe qui est à l’origine de l’installation de plusieurs Eglises dans le Saint-Sépulcre : « un jour, les chrétiens de Jérusalem se sont dit : on va payer une fois et plus en sortir, et donc des communautés religieuses se sont installées à l’intérieur du Saint-Sépulcre ». « Il existe toujours un acquittement mensuel des Eglises pour les familles musulmanes », ce sont donc des raisons financières qui expliquent, selon elle, que les deux familles musulmanes possèdent toujours les clés de la basilique. Mais ces familles constituent aussi des parties plus neutres sur le plan religieux. Leur rôle permettrait donc d’éviter les querelles entre les Eglises sur l’ouverture et la fermeture du lieu saint (6). Concernant l’autorité en place partie au contrat de copropriété, aujourd’hui Israël, elle a aussi joué de tout temps un certain rôle dans la vie du Saint-Sépulcre. Déjà en 1927, les Britanniques avaient alarmé les autorités religieuses sur la nécessité de procéder à des rénovations ; s’en était suivie l’ouverture de négociations entre les Eglises. Le pouvoir de l’autorité en place reste relatif, son avis n’étant pas toujours pris en compte. Récemment, face au risque de tremblement de terre qui pèse sur Jérusalem, « les autorités israéliennes avaient demandé que les Eglises fassent une étude sur la capacité du Saint-Sépulcre à résister aux séismes. Elles ont été réalisées par une université italienne. Il y a un dialogue », selon Marie-Armelle Beaulieu, mais les indications d’Israël ne sont pas soumises à une obligation d’action de la part des Eglises : « Israël avait demandé à ce qu’une sortie de secours soit installée dans la basilique, mais les Eglises n’ont pas pris en compte ces remarques ».

A Jérusalem, le conflit entre Juifs et musulmans est venu remplacer les disputes entre les Eglises. Les batailles entre les différentes Eglises qui se partagent les Lieux saints comme le Saint Sépulcre ou l’Eglise de la nativité à Bethléem semble aujourd’hui s’être apaisées. Mais elles constituaient pour les nations européennes, à une époque, un véritable enjeu de pouvoir. A la fin du XVIIIème siècle, à l’apparition de la question d’Orient, le problème du partage de l’Empire ottoman alors en déclin commence à se poser pour les Européens. Avec la fin des conquêtes égyptiennes en 1840, « Jérusalem fait sa grande entrée sur le théâtre de la question d’Orient et les Lieux saints vont en être le prétexte ». En effet, « durant cette décennie 1840, les puissances européennes considèrent les non-musulmans comme l’instrument de leur politique d’influence ». La France, fille de l’Eglise catholique, revendique un protectorat sur les catholiques ottomans, alors que la Russie avance ses cartes en rétablissant le protectorat grec-orthodoxe en 1845. De son côté, la Prusse, soutenue par le Royaume-Uni, tente de renforcer la présence des protestants en installation en 1842 un évêché protestant à Jérusalem. En 1842, le Royaume-Uni demande la liberté d’immigration des juifs, sous sa protection. Ces batailles d’influences se retrouvent aussi dans le contrôle des Lieux saints comme le Saint-Sépulcre. Suite à la Première Guerre mondiale et à l’éclatement de l’Empire ottoman, le mandat des Britanniques sur la Palestine est confirmé par la conférence de San Remo, en 1920. Les querelles commencent alors à se cristalliser autour du partage des Lieux saints entre Juifs et musulmans : « les Lieux saints musulmans se voient appliquer à leur tour la législation du statu quo, au moment où le mouvement sioniste conteste leur appropriation traditionnelle par les musulmans », ainsi, dès les années 1920, le mur des lamentations, qui est adossé à l’esplanade des mosquées, fait l’objet de querelles, puisque les Juifs en ont un droit d’usage et non de propriété. Ainsi, « Si les disputes entre moines chrétiens se poursuivent [jusqu’à aujourd’hui], le principal foyer de tension s’est déplacé vers les Lieux saints musulmans et leur revendication par les Juifs » (7), ce qui participe aux évolutions vers la naissance du conflit israélo-palestinien.

Conclusion

Les travaux de restauration du tombeau du Christ constituent un événement marquant pour les chrétiens, puisque c’est la troisième fois seulement que la pierre qui constituerait à l’origine le tombeau a été révélée. Ces travaux rappellent que les enjeux de pouvoir qui se cristallisent autour du Saint-Sépulcre sont sources de difficultés pour trouver un accord entre les Eglises. Ils marquent cependant la concrétisation d’un difficile dialogue débuté il y a plusieurs décennies. Par ailleurs, ces travaux constituent aussi une évolution pour les fidèles, qui pourront maintenant observer la pierre originelle du tombeau. En effet, depuis les travaux, une plaque de verre sépare les visiteurs du tombeau (8) ; une évolution qui change le rapport de cette pierre de marbre marquée d’Histoire et de symbole, en démocratisant un peu plus son accès.

Les clés du Moyen-Orient:Jean-Paul Chagnollaud, Israël / Palestine, la défaite du vainqueur

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Jean-Paul Chagnollaud, Israël / Palestine, la défaite du vainqueur
Article publié le 23/06/2017

Compte rendu de Mathilde Rouxel

2017 marque cinquante ans de négociations manquées entre les Israéliens et les Palestiniens, depuis la défaite arabe de 1967. À cette occasion, Jean-Paul Chagnollaud – professeur émérite des universités, président de l’IREMMO et de la revue Confluences Méditerranée et auteur de plusieurs ouvrages sur le Moyen-Orient – revient dans Israël/Palestine, la défaite du vainqueur sur la politique menée par Israël avec et dans les Territoires palestiniens. À l’heure où les médias occidentaux se désintéressent de l’incessant conflit israélo-palestinien, l’auteur revient sur la réalité d’une guerre qui a changé maintes fois de formes ces cinquante dernières années, mais devant laquelle des négociations de paix semblent de plus en plus inconcevables. Dans cet exposé court, accessible et d’une grande clarté, Jean-Paul Chagnollaud en appelle au recours au droit pour dénouer le conflit ; toute autre solution marquerait, en définitive, la défaite du vainqueur.

L’ouvrage se décompose en cinq parties, destinées à présenter l’évolution de la politique et de la position d’Israël devant les conflits et les tentatives d’accords de paix qui ont balisé le terrain des relations israélo-palestiniennes depuis la défaite arabe de 1967, qui permit l’expansion d’Israël dans le Sinaï et le Golan, et transforma en profondeur les enjeux de l’État juif dans son rapport avec la plupart de ses voisins arabes. L’auteur s’appuie sur une documentation riche et variée, souvent de source israélienne : il convoque tant la littérature que les paroles d’intellectuels et d’universitaires israéliens que celle d’anciens soldats ; il se réfère aux médias locaux ou aux entretiens donnés par des dirigeants israéliens aux médias français, cite les résultats des instituts de sondages israéliens et les rapports du Conseil de sécurité des Nations unies. Quatre cartes viennent par ailleurs illustrer son propos : une carte du Grand Jérusalem, une du tracé du tramway de Jérusalem, qu’il traverse d’Ouest en Est, une autre présente la division confessionnelle dans la vieille ville de Jérusalem, partagée entre le quartier musulman (qui compte également sur son espace la quasi-intégralité des acquisitions israéliennes hors du quartier juif), le quartier chrétien, le quartier arménien et le quartier juif ; une dernière carte indique, en Cisjordanie, la délimitation des territoires contrôlés totalement ou partiellement par les Palestiniens, ceux contrôlés entièrement par Israël, le tracé du mur et les colonies israéliennes. Un graphique présente enfin la proportion de chaque communauté dans les zones de Jérusalem-Ouest (peuplé quasi-exclusivement de Juifs) et Jérusalem-Est (peuplé à 65% environ de musulmans pour 30% de Juifs et 5% d’autres religions).

Chapitre I : L’obsession de la force

Dans cette première partie, l’auteur revient sur les différentes confrontations qui, depuis la création d’Israël en novembre 1947, voient s’affronter Arabes et Israéliens sur le territoire palestinien. La première guerre, celle de 1948, « a été la seule tentative de certains pays arabes pour empêcher l’existence d’Israël » (p. 15), et fut soldée par un échec du côté des Arabes, qui affichaient par ailleurs des velléités expansionnistes. Au moment de la signature de l’armistice, le roi Abdallah de Transjordanie concluait un accord secret qui lui permit d’imposer sa souveraineté sur la rive ouest du Jourdain et de créer, au dépend d’un État palestinien, l’actuelle Jordanie. En 1956, c’est l’entente israélienne avec la France et la Grande-Bretagne qui conduisit au conflit qui les opposa à l’Égypte, qui venait de proclamer la nationalisation du canal de Suez ; la défaite fut alors accusée davantage par ses alliés que par Israël lui-même.

Il revient ensuite sur la guerre de 1967. Menacés par les provocations de Nasser en Égypte et d’Ahmed Choukeiri en Syrie, l’armée israélienne lance le 5 juin 1967 un assaut foudroyant, clouant au sol l’aviation égyptienne et lui permettant de s’emparer du Sinaï et du Golan. Cette défaite fut perçue par les Arabes comme un cuisant échec, et engagea la remise en cause des relations conflictuelles entre Israël et la plupart de ses voisins arabes.

L’inimitié des Arabes envers Israël s’est beaucoup renforcée avec la défaite. Lorsque l’Égypte et la Syrie attaquent l’État hébreu durant la célébration de Yom Kippour en 1973, l’Égypte recouvra sa fierté et le Sinaï, et la Syrie une partie du Golan. Cependant, dans cette guerre éclair gagnée par l’alliance arabe, « à aucun moment l’existence de l’État d’Israël ne fut menacée » (p. 18). A sa suite, l’Égypte signa en 1979 un accord de paix avec Israël, mettant ainsi fin au conflit des « États arabes » contre Israël, laissant les Palestiniens seuls opposants. Les conflits se poursuivent : invasion du Liban en 1982, répressions des Intifada, guerre contre le Hezbollah au Liban en 2006, guerres contre Gaza en 2008, 2012 et 2014.

Jean-Paul Chagnollaud s’intéresse au registre lexical employé en Israël pour désigner l’ennemi palestinien, présenté comme un Autre qui n’existe pas dans son humanité. Ce mode de représentation, qui lui assure par ailleurs le soutien des démocraties occidentales dont la solidarité relève d’une « profonde empathie culturelle » (p. 27) provoque de profonds déséquilibres dans les combats eux-mêmes, les civils étant souvent touchés sans discrimination. L’objectif des attaques, présentées comme défensives par les dirigeants, a longtemps été de briser l’OLP, ainsi que le soutien des populations aux organisations ennemies d’Israël. L’auteur met aussi en lumière les « effets pervers » de ces attaques, qui mènent souvent davantage à un renforcement de l’organisation attaquée (dans laquelle se retrouve le peuple palestinien) plutôt qu’à sa disparition – ainsi en témoigne la première Intifada de 1987, déclenchée cinq ans après l’invasion de Beyrouth qui engagea le départ de l’OLP du Liban, mais aussi le soutien au Hezbollah provoqué par la guerre de 2006 au Liban ou la popularité du Hamas dans les Territoires palestiniens. L’effet de dissuasion attendu est donc très fragile ; il l’est d’autant plus depuis le développement de nouveaux équipements plus accessibles pour les organisations combattantes (drones, missiles).

Chapitre II : Tuer d’abord, négocier ensuite

Ce chapitre s’intéresse à la question des attentats ciblés, présentés par l’auteur comme courants dans le cas de conflits asymétriques comme celui qui oppose Israël aux Palestiniens. Ces méthodes, qui visent à éliminer des leaders, sont conduites par les services secrets (le Mossad pour les actions extérieures, le Shabak pour l’intérieur et les Territoires occupés) et utilisées par Israël depuis 1948 (p. 46), de manière ponctuelle. À partir de la seconde Intifada cependant, en 2000, ces opérations se multiplièrent (p. 47).

Cependant, l’auteur rappelle que la qualification de terroriste exclut l’individu du champ du droit, l’empêchant ainsi d’être un interlocuteur valide. Attaquer sous le prétexte du terrorisme apparaît donc également comme « une négation de la nature du conflit » (p. 48) et se situe en dehors du droit de la guerre. Or, Jean-Paul Challognaud s’attarde à réfléchir sur « l’importance cruciale du moment » de ces assassinats ciblés, qui ont souvent eu d’importantes répercussions notamment dans le champ politique : la violente réponse du Hamas à l’assassinat de l’un de ses chefs, Yahia Ayache, a entraîné l’élection de Benyamin Netanyahou, connu pour ses positions radicalement opposées à Oslo, alors même que Shimon Peres, favorable à la paix, était donné vainqueur (p. 52). Par la suite, l’échec des accords de Camp David, et la prise de fonction d’Ariel Sharon – radicalement opposé à la paix – en 2001 signe la fin des accords d’Oslo et du processus de négociations engagé entre les deux parties. Les assassinats ciblés se poursuivent, avec leurs effets pervers, ceux-ci engageant souvent une riposte violente de la part des Palestiniens, qui provoque la terreur et une hostilité croissante des Israéliens à leur égard. Ces assassinats ciblés sont pourtant perçus de façon mitigée par la population israélienne (p. 60), les dirigeants visés étant de toute façon rapidement remplacés par les organisations combattues. Le seul effet remarquable, note l’auteur, est que tous les acteurs qui auraient pu « compter dans le débat politique » (p. 63) ont été éliminés, ce qui marque la victoire de la seule « ligne dure » et l’effondrement de la gauche israélienne.

Chapitre III : À droite, toute

Cette droitisation de la politique israélienne est d’ailleurs au cœur du troisième chapitre. L’auteur fait état d’un affaissement du parti travailliste, lié à l’échec de l’accord de Camp David, et d’une montée en puissance de l’extrême droite, largement entrée au gouvernement de Netanyahou en 2015. La percée du centre est interprétée par Jean-Paul Challognaud comme un événement qui ne saura sans doute s’imposer dans le temps, puisque selon lui, « il manque à ces courants une dimension essentielle pour peser vraiment : (…) une véritable organisation de parti » (p.74). Ces courants centristes sont en effet souvent des courants citoyens éphémères répondant à des besoins conjoncturels.

L’ensemble des « options idéologiques dominantes » (p. 74) partage les mêmes principes sur la question palestinienne : tous veulent conserver la domination exercée sur les territoires, proclament Jérusalem ‘capitale éternelle’ d’Israël, et refusent de discuter le droit au retour des Palestiniens exilés. La multiplication des attentats suicides en Israël a provoqué également la radicalisation de l’opinion publique, qui impute aux Palestiniens les principales raisons de l’échec du processus d’Oslo. La communauté russophone arrivée en Israël dans les années 1990, qui compte plus d’un million de personnes, joue un rôle important dans cette radicalisation : 81% d’entre eux souhaitent même « le départ définitif des Arabes israéliens » (p. 84).

Jean-Paul Challognaud explique cette radicalisation à l’aune d’une lecture des attentats suicides provoqués par le Hamas qui prend en compte le trauma de l’holocauste, ces expériences tragiques du passé provoquant chez ces populations victimes des attaques palestiniennes un choc d’une intensité impossible à établir sans ce référent traumatique historique (p. 85). Face aux attentats menés par le Hamas, particulièrement entre 2001 et 2005, « le camp de la paix israélien s’est ainsi retrouvé sans voix » (p. 87) et provoqua un véritable repli sur soi de la société israélienne. Ce repli se déploie « autour de polarités multiples (…) : les mythes fondateurs, l’inversion de statut, l’occultation de l’Autre » (p. 87) qui sont à la base des politiques menées par les différentes présidences successives de ces quinze dernières années.

Chapitre IV : Jérusalem et l’instrumentalisation du sacré

Parmi ces mythes fondateurs, Jérusalem est une clé. La multiplication des acquisitions foncières israéliennes à Jérusalem Est et l’occupation de terrains par les Israéliens (colonies) dans ce secteur sont considérés comme illégaux par la communauté internationale, mais se poursuivent cependant ; la bataille est également menée sur le plan démographique, les Israéliens tentant d’obtenir une majorité de population juive à Jérusalem Est afin de justifier sa prise. Ce maillage de l’espace est encore renforcé à partir de 2003 par le mur de séparation à l’est de la ville, destiné à rejeter à l’extérieur de son enceinte un grand nombre de Palestiniens et d’enclaver quelques villages de Cisjordanie. En 1995 est d’autre part engagé le projet d’un Grand Jérusalem, qui concerne un territoire allant au Nord jusqu’à Ramallah, au Sud jusqu’à Bethléem et à l’Est jusqu’à Jéricho, ayant impliqué le « développement de quatre blocs de colonies (…) pour encercler [Jérusalem] par le nord-ouest, l’est et le sud » (p. 101). L’enjeu central demeure la vieille ville de Jérusalem.

La fragmentation de l’espace rend la vie des Palestiniens de Jérusalem Est très difficile. Il leur est désormais presque impossible de quitter la ville pour se rendre en Cisjordanie, et les cartes de résidence à Jérusalem sont difficiles à obtenir. Les permis de construction sont délivrés au compte-goutte, ce qui amène les Palestiniens à construire illégalement – à leurs risques et périls.

Chapitre V : Tout a commencé le septième jour

Dans un entretien qu’il avait accordé à l’auteur, le philosophe israélien Yeshayahou Leibowitz interprétait la politique israélienne post-1967 ainsi : « Pendant six jours, l’État juif a fait une guerre défensive, le septième jour ce fut une guerre de conquête […] (sic) tout a commencé le septième jour » (p.141). En remportant le conflit de 1967, Israël eut le privilège d’occuper le Sinaï et le Golan, renégociés par la suite. Les Territoires palestiniens sont en revanche toujours occupés, et les Israéliens poursuivent leur politique de colonisation, qui n’a pas de légitimité au regard du droit international (p. 124). L’arrivée au pouvoir du Likoud en 1977 marque pourtant un changement de terminologie qui semble annoncer le contraire : l’un des premiers gestes de Menahem Begin est de changer l’appellation des « territoires occupés », devenus désormais « territoires libérés » (p. 125). Pour les crimes, les autorités israéliennes emploient de toute façon deux systèmes de droit, les Israéliens étant soumis au droit pénal israélien, les Palestiniens étant soumis « à l’arbitraire des ordonnances de 1945 promulguées par les Britanniques » (p.137).

Pour parer aux accusations de violation de territoire des Palestiniens, les Israéliens utilisent une disposition fondamentale du Code foncier ottoman de 1858 « qui permet à l’État de réquisitionner des terres publiques pour l’usage qu’il décidera, pour lui-même ou d’autres bénéficiaires, dès lors qu’elles ne sont pas cultivées » (p. 132). L’influence croissante de l’extrême droite a récemment mené à la « légalisation de la centaine de petites communautés juives apparues depuis de nombreuses années en Cisjordanie », pourtant jugées illégales par la communauté internationale. C’est sur cette épreuve de force que Jean-Paul Chagnollaud conclut son ouvrage. La seule issue à ce conflit « réside donc dans l’invention d’un compromis historique entre les deux peuples pour que chacun soit maître de son destin. Ce serait pour les uns et les autres une véritable victoire, celle du droit, la seule qui importe parce qu’elle est la seule à fonder une paix juste et équilibrée » (p. 146).

Jean-Paul Chagnollaud, Israël / Palestine, la défaite du vainqueur, Sindbad Actes Sud, Paris, 2017, 146 p.